CAJT-Collectif des Amis de James Taylor
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Mémoire d'outre-mer (Première partie)

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1 Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 12:16 am

Tout d’abord, permettez-moi de vous expliquer. Pour beaucoup, cette démarche semblera incongrue et hors du contexte d’un forum tel que celui du CAJT. Grâce à Sam, une chance m’est donnée pour exorciser les appréhensions qui ont fait de mon silence un fardeau à la limite du supportable.
Je dédie ce récit à ma femme, mes enfants et petits enfants. Je remercie Tom et Lilly pour avoir donné une direction à mes errances.

« Mémoire d’outre- mer »

Pour toute histoire, il faut un commencement. Le début de la mienne commence le jour où nous avons emménagé dans un joli appartement flambant neuf rue Lamartine à Oran. Mon père travaillait dans une imprimerie sise rue Elysée Reclus. Ma mère, personnage principal de ma vie, était une femme d’un caractère certain. Elle était très protectrice. Mes pas s’accordaient aux siens. J’aimais sa présence. Elle tenait à ce que je « ressente » son univers. On faisait des ballades interminables à Canastel. On s’asseyait sur des bancs et on admirait la mer. On faisait toujours en sorte de ne pas nous éloigner de « La Guinguette ». J’étais fasciné par l’odeur du café et de l’anisette qui s’y dégageait. On s’amusait à la vue de ces messieurs qui en sortaient avec des pas chaloupés et qui chantonnaient encore des airs de guinguette. Quand j’étais particulièrement sage, elle m’emmenait au « Petit Vichy ». Je faisais des tours sur le dos des petits ânes. Elle aimait le cinéma et elle était amoureuse de Cary Grant, mais ça, il ne fallait pas le dire à mon père. On écumait les cinémas d’Oran. Le Colisée, le Balzac, le Régent….. N’avaient plus de secret pour nous.

Nous habitions un immeuble où il faisait bon vivre. Tous mes copains y vivaient : Valverdé, Ayala, Martinez et Jiménez. On jouait au pitchac et on déroulait les rues en carico. On allait à « La cueva del agua » afin d’utiliser le stac qu’on passait des heures à fabriquer. Valverdé était le chef de la bande. Il était téméraire et d’un caractère fougueux. J’étais tout son opposé : Peureux et plutôt sage. On passait tout notre temps ensemble. On était pressés de dépenser le peu de sous qu’on avait. On achetait des tonnes de piroulis et calentika. Un jour, il me persuade que quiconque qui n’a pas fumé de cigarettes, n’était pas un homme. Alors on achète notre première cigarette, Bastos bien sur. Retournant à la maison, j’entends un hurlement effrayant : « MIMO !!!!! ». C’était Mme Martinez. On l’appelait la Gestapo car elle devinait tout ce qu’on faisait. Elle avait senti l’odeur et elle m’a donné une raclée mémorable. Je n’ai plus jamais refumé de ma vie. Elle avait une ouïe surhumaine. Quand je revenais de mes fameuses escapades avec mes copains, elle m’attrapait du col et me trainait dans sa cuisine. Elle avait une bassine en fer et elle m’y jetait et me lavait. Je repartais chez moi propre comme un sou neuf. J’essayais toutes sortes de stratagèmes pour échapper à ce qui me semblait un supplice, mais rien n’y faisait.

Au 4ème étage vivait Mme Algarra. Ahhhhh, elle était si différente de toutes les autres femmes de notre immeuble. Elle était raffinée. Elle ressemblait à ces dames qu’on voyait dans les magazines. Elle avait une taille de guêpe et une chevelure magnifique. Son appartement était somptueux. Elle avait un grand piano et elle me jouait des airs de musique classique. Elle avait une voix très douce et quand elle parlait, on croirait qu’elle chantait.

Puis, au rez-de-chaussée, vivait Lalla Zohra. Elle était pour moi l’archétype de la femme algérienne. Elle était imposante. Elle portait des robes traditionnelles et des foulards bariolés. Elle avait un tatouage sur le front. Elle avait des mains très rêches. Son fils travaillait dans une boulangerie dans le quartier juif. Tous les jours, il m’apportait des amandes grillées, du pain traditionnel et de la calentika. Un jour, j’ai passé la nuit chez des amis à mon père, alors Brahim, a passé des heures à chercher l’adresse car il avait des pistaches grillées pour moi. Alors, je me suis jeté sur lui et l’ai serré dans mes bras tant que je pouvais. L’ami à mon père nous sépara me répétant la phrase à la mode : « Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes ». Tous les jours, Lalla Zohra me donnait tout ce qui lui tombait sur la main. Je passais des heures à la regarder pétrir du pain ou préparer des petites pâtes très fines qu’elle mettait dans la chorba. Elle n’avait pas besoin de parler français ; son regard et ses sourires pour moi étaient plus communicatifs que tous les mots du vocabulaire.

Puis, en 1956, ma mère tomba malade. On l’emmena à la clinique Cougnot. Mon père ne voulut jamais que je la vois. Alors, je m’asseyais tous les jours en face de la clinique à deviner quelle fenêtre était la sienne. Au coin prés de la clinique, se trouvait une longue file de marins américains. Il y avait une dame qui les faisait entrer un à un. Ils semblaient très joyeux à la sortie. Mme Algarra me disait que la dame repassait leurs chemises. Puis, ma mère décéda sans que je ne puisse jamais voir sa tombe. Telles étaient les instructions de mon père.

Paradoxalement, les mois qui suivirent la mort de ma mère étaient parmi les plus heureux de ma vie. Toutes les dames du quartier n’avaient d’yeux que pour moi. J’avais l’impression d’être le héros d’une histoire du genre que je lisais dans mes livres. Un jour, Mme Algarra m’emmena avec elle pour faire des achats. Nous sommes allés le long de la rue d’Arzew, Alsace-Lorraine, Clémenceau et le Bd Gallieni. Elle m’acheta un tablier gris, des souliers et plein de vêtements pour la rentrée des classes. Elle me peignait les cheveux et m’envoyait chez Lalla Zohra pour lui montrer combien j’étais beau.

Un jour, le mari à Mme Jiménez lui ramena deux caisses de sardines. Elle en distribua à tout le monde. C’était la sardine party dans l’immeuble. Je courais d’appartement en appartement et j’y mangeais des sardines grillées, frites, en dolma et en gratin. Toute la rue sentait la sardine. Soudain, une immense tristesse m’envahit. Je voulais que ma mère voie cette allégresse dans l’immeuble. Il ne manquait qu’elle. L’après-midi, je décidais d’aller au cimetière pour voir sa tombe. Je partis et j’ai escaladé le mur. Je ne pensais pas que c’était si immense. J’ai passé des heures à chercher …en vain. Quand il a commencé à se faire tard, je réalisai que j’étais perdu. Je commençai à pleurer puis crier. Le gardien du cimetière me trouva et me ramena chez-moi.

Le lendemain, Je partis à l’école. Lalla Zohra m’interpella et glissa quelques dattes et du pain dans la poche de mon tablier. Elle me dit qu’elle préparerait des m’hajeb. Ce sont des crêpes un peu bizarres farcies à la sauce tomate piquante, poivrons et viande. J’en salivais d’avance. Pendant tout le temps de la classe, je ne pensais qu’aux m’hajebs que j’allais déguster. A la sortie de l’école, je partis en courant. A mon arrivée, je trouve mon père qui m’attendait. Il avait plusieurs valises et sacs à ses côtés. Il me prit du bras et me jeta dans la voiture qui attendait. Elle démarra en trombe. Je me retournai et je voyais Lalla Zohra qui me regardait partir de sa fenêtre. Elle pleurait. Je voyais Valverdé qui me montrait mon carico, me faisant signe de le rejoindre après. Je demandais à mon père si on allait être de retour à temps pour manger nos m’hajeb. Il ne me répondit pas. Nous arrivâmes au port. Il y avait un bateau immense amarré au quai. Nous courûmes pour monter à bord. Toujours dans le silence, je vis le bateau s’éloigner. Je ne pensais qu’aux délicieux m’hajebs de Lalla Zohra. Je ne m’inquiétais pas car je voyais le somptueux mont du Murjajo et la sainte mère Santa-Cruz. Je tenais toujours mon cartable. Je sortis les dattes qui étaient dans la poche de mon tablier. Jamais elles ne me parurent ausi délicieuses et le pain si divin. Je levai les yeux et je ne voyais plus le Murjajo………….

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2 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 12:23 am

Admin

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captivé, je suis!...


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3 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 7:20 am

Bravo Michel, tu as commencé à exorciser ce douloureux passé.
Outre le fait que cela te libère du poids qui t'écrase depuis si longtemps, tu nous fais partager tes émotions avec un talent digne de notre artiste préféré.

Pour ce qu'il en est du tout petit rôle que j'ai joué dans ton histoire, disons que c'est celui de l'exorciste... pendant que le rôle de l'Ange était tenu par quelqu'un d'autre, à qui nous tenons particulièrement.

"once you tell somebody the way that you feel, you can feel it beginning to ease..."

Tom

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4 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 8:56 am

Invité


Invité
Bravo Michel ! Parler de sa douleur à une personne ou à des millions revient au même. Avoir le courage de mettre en mots ce qui vous a hanté pendant des décennies est un exploit formidable car beaucoup n'ont pas ce courage. Au dela de ta propre expérience, tu as donné une leçon aux gens qui hésitent pour exorciser leurs démons du passé.

GR

5 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 10:39 am

Ce qui fait la force d'un bon récit, c'est (je pense) la facilité que le lecteur a de se representer la scene, les decors, les lumieres ou les odeurs.
Faire vivre son histoire, la rendre captivante n'est pas donné a tout le monde.
Savoir en plus que ce qui est si bien decrit est vrai, que cela vient des souvenirs de l'auteur et non de son imagination rend l'immersion encore plus profonde.

Mais au dela de ca, ce sont tes sentiments qui nous apparaissent comme notres. En ecrivant si bien ton histoire tu reussis a nous la faire completement partager.

J'espere en cela, que ce partage repartira sur nous un peu du poids de ton fardeau.

Merci Michel et bravo pour ton courage.

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6 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 12:16 pm

Michel,

Mon écoute est tendue par le vent de tes mots.
Tu nous embarques pour un voyage sur les eaux de ta vie.
Ne t'arrête pas.
Va ! Va mon ami !

Cheyenne

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7 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 12:43 pm

oui Michel je pense que savoir, enfin pouvoir parler à un moment de sa vie peut exorciser bien des maux ! je suis très mal placée pour dire cela même si j'en suis extrêmement convaincue ! nous sommes tous là pour lire et appréhender la suite de ton récit, sans voyeurisme aucun, juste dans un souci de compréhension, de compassion. Malgré la douleur qui ne manque(ra) pas de se dégager de ton récit je me doute que tu nous offres là une bien belle leçon de courage.

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8 Re: Mémoire d'outre-mer (Première partie) le Mer 29 Aoû 2007, 12:58 pm

Tu y es arrivé Michel mon ami. Je ne verrai plus ces rues de la même façon. Je suis passé ce matin par la rue Lamartine et une émotion indescriptible m'a envahit.
Je t'avouerai que j'apprehende le reste de ton histoire.

Bro

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