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Roger Mason: ça c'est le blues français

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1 Roger Mason: ça c'est le blues français le Jeu 01 Mai 2008, 2:14 am

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On parlait de lui avec Tom il y a quelues temps.
J'ai glané ça sur le net et j'ai trouvé cette interview RARE de 2004 passionnante. Fanny, tu devrais essayer de l'inviter un de ces jours (si ce n'est pas déjà fait)



Roger Mason le Retour:
"ça c'est le Blues Français"






English Version

LGDG : Bonjour, Roger Mason. C'est un grand plaisir pour moi d'entrer en contact avec vous par e-mail interposé. Il y a quelque temps, j'ai recherché des informations vous concernant sur Internet. A mon grand étonnement et c'est regrettable, je n'ai pas trouvé grand chose... Alors, quelle ne fut pas ma surprise quand votre fils, Jonathan, déjà croisé sur un forum cajun, m'a annoncé l'ouverture prochaine de votre site www.rogermasononline.com! Pourquoi avoir attendu si longtemps pour avoir un site? Cela nous annonce-t-il de bonnes nouvelles? Le retour de Roger Mason?!

Roger Mason : Je ne me suis plus produit sur scène depuis 20 ans, époque à laquelle j'ai commencé à enseigner. Après avoir vécu en France pendant 32 ans, je me suis installé aux Etats-Unis avec ma famille en 1996. Pour certaines raisons, pendant toute cette période, il y a eu une demande incessante du public pour mes disques. Au cours de l'été dernier, j'ai eu l'occasion de jouer avec mes amis de longue date Steve Waring, John Wright, Catherine Perrier, Tran Quang Hai, Bach Yen et Lionel Rocheman. Ceci m'a convaincu que la musique que nous interprétions il y a des années n'était peut-être pas si mauvaise ! Puisque chaque année, je reviens en France au mois de juin, j'ai décidé de tenter de jouer quelques concerts dans la région parisienne en 2004. Nous verrons bien comment cela sera perçu. Mes enfants, Daniel et Jonathan m'ont fait cadeau d'un site web. Vous pouvez les en remercier !

LGDG : Nous les en remercions ! Avant de nous parler de ces concerts à Paris prévus en 2004 (ça c'est une bonne nouvelle ! et un scoop !), pouvez-vous nous raconter votre arrivée en France ? Aujourd'hui, il y a une multitude de guitaristes qui jouent en finger-picking, mais vous-même, avec Steve Waring, avez littéralement fait découvrir ce style aux français avec votre disque "Guitares Américaines - Special Instrumental" enregistré en 1970. C'est quand même historique !
Roger Mason (1970)

Roger Mason : Je suis arrivé des Etats-Unis à Paris en 1964 et presque immédiatement, j'ai commencé à jouer au Lionel Rocheman's Hootenany, à l'American Students and Artists Center et aux Catacombes de l'Eglise Américaine de Paris. Déjà, beaucoup d'Américains jouaient en finger picking, bien que la popularité de ce style ne soit pas encore parvenue en Europe. Il ne faut pas oublier qu'aux Etats-Unis, en 1970, les guitaristes noirs jouaient en finger picking depuis probablement 40 ou 50 ans. Cette façon de jouer n'est que la transposition du ragtime à la guitare. Blind Lemon Jefferson, Mance Lipscomb, Leadbelly, Gary Davis, pour n'en citer que quelques uns, jouaient de cette façon depuis très longtemps. Ensuite, dans les années 50, la famille Seeger a découvert Elizabeth Cotten et au début des années 60, tous les guitaristes et les chanteurs folk blancs des Etats-Unis savaient comment interpréter " Freight Train " en finger picking. Les enregistrements commerciaux des Farinas, de Joan Baez, Peter Paul and Mary et de Bob Dylan ont rendu le finger picking plus populaire encore. Alors, quand Steve et moi avons enregistré ce disque en 1970, nous n'avons fait que transmettre ce que d'autres nous avaient enseigné. Bien sûr, nous y avons aussi ajouté notre touche personnelle. Notre 33 tours vinyle de 1970 a été réédité sur CD en 1994 mais récemment, j'ai été déçu d'apprendre qu'il avait été retiré du marché. Mais de 1974 à 2004, ce n'est pas un si mauvais parcours.

LGDG : Il me semble pourtant avoir vu récemment ce CD chez Harmonia Mundi… Effectivement, le finger-picking était déjà " redécouvert " aux Etats-Unis depuis quelques années, mais en France, à part pour une poignée de passionnés par le blues d'avant-guerre (celle de 39-45 !) ou par la musique country, ça restait confidentiel. Quels musiciens avez-vous rencontré à cette époque, dans ces fameux Hootenanies ? D'ailleurs, pouvez-vous nous parler de ces Hootenanies, en quoi ça consistait ?

Roger Mason : Lionel Rocheman's Hoots, à l'American Center, débutèrent, je crois, en 1963. Je corresponds encore avec Lionel et je lui demanderai ce qu'il en est exactement. Je commençai à y participer au cours de l'automne de 1964. C'était ce qu'on pourrait appeler maintenant une scène ouverte. Chacun pouvait jouer n'importe quoi et personne ne s'en privait. De la chanson, des instrumentaux et même un peu de théâtre. Au début de la soirée, Lionel remplissait une liste et il nous faisait passer dans l'ordre qui lui semblait le plus approprié. Rares étaient les soirées peu intéressantes et le théâtre pouvait contenir dans les 500 personnes, si je me souviens bien. Il était souvent rempli.
Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
Même si le style " folk américain " prédominait, on y interprétait aussi
beaucoup de chansons françaises et de pré-musiques du monde. A l'époque, Lionel chantait des chansons folkloriques françaises et je me souviens que Tran Van Khe, le musicologue vietnamien de renommée mondiale, y chanta un soir : il y interpréta une chanson d'Aristide Bruant ! Bien sûr, son fils, Tran Quang Hai deviendrait plus tard célèbre en France (on lui décerna la Légion d'Honneur) pour services rendus à la musique vietnamienne, pour son chant diphonique et, bien sûr, son jeu de guimbarde.
Parmi les interprètes de musiques du monde qui se produisaient
en ces lieux, je me souviens de Chemirami, un joueur de zarb iranien,
de Matt Samba, un batteur et danseur africain, d'Alan Stivell, le chanteur breton, joueur de harpe ainsi que d'autres interprètes européens comme Maurice Walsh, Christian Leroi Gour'han, Ben, et bien sûr John Wright et Catherine Perrier (qui fondèrent Le Bourdon, le premier club de folk français). Il y avait beaucoup d'amateurs français de musique folk Américaine, comme Phil Froment, Dominique Marousian, et The Bluegrass Connection. Et bien sûr, beaucoup d'Américains de passage à Paris et d'autres qui y résidaient : Sandy et Jeannie, Chris Smithers, Lynne Esterly, Steve Waring, Pat Woods et Kathy Lowe, Mary Rhoads, Stacey Phillips. Comme tu le sais, les années 60 furent une époque d'agitation sociale. Je ne me souviens pas si c'était au cours d'un hootenany, mais je me souviens avoir entendu l'Art Ensemble of Chicago jouer à l'American Center, entièrement costumés à la mode africaine. A cette époque, j'accompagnais Brigitte Fontaine. J'ai probablement oublié les noms de quelques personnes qui se sont produites aux Hoots, mais je demanderai à Lionel de compléter cette liste et t'en informerai. Je me souviens encore de deux personnes qui fréquentaient les Hootenanies : Joel Cohen, un joueur de luth qui est devenu directeur du célèbre Boston Camerata Early Music Consort. Et René Zosso, un joueur suisse de vielle à roue qui doit avoir été le premier en Europe à faire ressusciter ce vieil instrument. Zosso ressemblait au vieux sorcier des montagnes suisses. Il joua même de la vielle à roue dans une œuvre du célèbre compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, pas du tout dans le registre folk, mais comme un précurseur des expériences actuelles de fusions entre musiques du monde et musique électronique. Il ne faut pas oublier que ceci se passait au milieu des années 60, il y a quelque quarante ans d'ici !

LGDG : Le disque " Guitares Américaines " est purement instrumental et puise dans le ragtime, le folk, le country-blues, les ballades, mais en 1971, vous sortez le disque "Le Blues de la Poisse"… Un disque de blues chanté en français, sans doute le premier ! Pouvez-vous nous en parler ?



Roger Mason:
Et bien, c'est une tout autre histoire. Le Chant Du Monde m'a offert la chance d'enregistrer des chansons en solo et bien sûr, j'ai été ravi de cette opportunité. Sur ce disque, les talking blues étaient le fil conducteur. J'ai écrit Le Blues de la Poisse, une adaptation très libre du vieil air de l'Arkansas, Hard Luck Blues, de Lonnie Glossom. Même si mon français était relativement bon, j'ai été beaucoup aidé par un groupe d'amis qui venaient à la maison que j'habitais dans le 13ème arrondissement de Paris. Nous formions tous un grand cercle, assis à même le sol et chacun y allait du sien pour polir le texte en français. Je dois avouer que cette chanson était magique. Tout le monde semblait l'apprécier. Je récitais rapidement ces paroles burlesques, le visage impassible, à la manière de Buster Keaton. Et bien, Jean Christophe Averty, Philippe Bouvard, Claude Villers et José Artur, se sont tous emparé du disque et m'ont invité à la radio et à la télévision. Bouvard m'a convié à faire un Samedi Soir au Restaurant Maxim's et la chanson est devenue un grand succès. Pendant deux semaines, en 1974, j'ai été la vedette d'un festival folk à Bobino, j'ai assuré les premières parties de Pete Seeger et de Robert Charlebois à l'Olympia. Et tout ça grâce à cette chanson ! Il y avait aussi d'autres talking blues sur ce disque, mais aucun n'a eu autant de succès que Le Blues de la Poisse.

LGDG : En tout cas, ce disque vous a ouvert des portes, puisqu'en 1973 vous enregistrez " Blues From Over the Border " pour Barclay (avec notamment un certain Chris Lancry !) et " Le Pedleur ", à
nouveau pour le Chant du Monde.

Roger Mason: En réalité, c'était aux mois d'août et de septembre 1971. C'était un disque de blues enregistré avec un groupe qui cherchait le cacheton à cette époque à Montparnasse : Chris Lancry, un chanteur belge appelé Karel Bogard, et moi. Philippe Rault nous a entendus et nous a demandé d'enregistrer un disque dans les nouveaux studios du Château d'Hérouville. L'ingénieur du son était Dominique Blanc-Francard. Le grand chanteur de folk américain Derroll Adams était aussi présent sur cet album. Il chantait de sa voix basse et mesurée et jouait de son bajo à cinq cordes. Nous avons enregistré quelques blues de ma composition et une chanson cajun. J'ai essayé, avec Le Pedleur, de donner une impulsion à la musique cajun, mais j'ai bien peur que, dans un sens, ça ait été un échec. En 1970, j'avais déjà joué dans un groupe cajun appelé Grand'mère Funibus Folk dans lequel il y avait le regretté Christian Leroi Gour'han, Daniel Benhaïm et Croqui. Le Pedleur a essayé de poursuivre cette démarche en soulignant le lien entre le folk qui existait en France et un genre musical encore inconnu : le blues chanté en français où l'accordéon et le violon étaient rois. Malheureusement, je crois que le public a été désorienté par ce hippie aux longs cheveux (moi) qui jouait sur un accordéon minuscule et qui s'époumonait en lamentations. Cette musique était à cent lieues de Woody Guthrie, de Pete Seeger, de Bob Dylan et des " talking blues " et le public n'était pas prêt à franchir le pas. La musique Cajun, du moins la plupart de ce qui a été joué, est principalement de la musique de fête et de danse ; et jusque là, la plupart de la musique folk devait être écoutée, en concert, sur une chaise. Je pense réellement avoir aidé à faire connaître la musique
cajun en France, mais c'était moins avec l'enregistrement de cet album qu'en ayant aidé à organiser en France des tournées pour des artistes cajuns tels que Bessyl Duhon, Rufus Thibodeaux, Belton Richard, et les Frères Balfa.



Dernière édition par Admin le Jeu 01 Mai 2008, 3:17 pm, édité 2 fois


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2 Re: Roger Mason: ça c'est le blues français le Jeu 01 Mai 2008, 2:30 am

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(part Two)

LGDG : En 1975, vous renouez avec le disque instrumental en enregistrant le fameux " Guitare Cajun " où vous adaptez des traditionnels cajuns en finger-picking. Pour moi, ce disque est un chef d'œuvre ! Et il a fait découvrir à beaucoup de monde, je pense, qu'il existait une musique de nos cousins français d'Amérique. Il n'est pas entièrement instrumental d'ailleurs puisque vous y chantez sur quelques titres. Vous y dites même à un moment : " Ca, c'est le blues français!". Vous semblez très attaché à la musique cajun, avec d'autres participations et des recherches d'ethno-musicologue sur des disques consacrés à ce style, pour quelle raison ?



Roger Mason:
Oui, "Guitare Cajun" est un bon disque. Il s'écoute facilement. Le Blues Français est un de mes titres préférés. Ce n'est pas un disque où la guitare déploie des prouesses techniques. Ce n'est qu'une sélection de belles mélodies cajun arrangées pour la guitare folk. David Doucet, le guitariste cajun bien connu du groupe Beausoleil, dit qu'il a commencé à pratiquer la guitare après avoir entendu ce disque. Bien sûr, ce genre de commentaire est très agréable à entendre.
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Roger Mason, vers 1975 (photo Pierrot Mercier)
La musique Cajun est devenue très populaire aux Etats-Unis. Chaque année, ma femme et moi, nous nous rendons en Floride à un grand festival cajun. La nourriture et la musique sont extraordinaires et toutes les tranches d'âges sont représentées dans le public qui y assiste. Cela va des petits enfants aux adolescents en passant par les parents et les grands-parents. Nous y sommes allés avec ma mère et malgré ses 83 ans, elle a dansé toute la nuit ! C'est réellement une musique où les tranches d'âges artificielles imposées par l'industrie du disque n'ont plus cours. Chacun s'amuse énormément.
En ce qui concerne l'ethnomusicologie, j'ai travaillé un certain temps pour le Musée des Arts et Traditions Populaires et je leur ai offert mes enregistrements originaux de concerts cajuns pris sur le vif. J'ai aussi été conseiller pour la vidéo PBS d'Alan Lomax concernant les Cajuns.
Les vraies racines françaises de la musique cajun remontent à la Renaissance Française. L'Acadie était une colonie fondée par l'Amiral de Coligny pour que les Huguenots français puissent pratiquer leur religion en paix. Ceci est souligné par la grande similitude entre la musique jouée dans la région de La Rochelle et celle pratiquée dans le Sud-Ouest de la Louisiane. Mais après l'assassinat d'Henri IV, le nouveau régime français découragea les Acadiens d'adopter la religion protestante, puis le leur interdit. D'autre part, les Anglais accueillaient les Acadiens qui étaient protestants à condition qu'ils renoncent à la nationalité française. Un cruel dilemme ! La neutralité des Acadiens français était reconnue jusqu'à ce que les Anglais les précipitent tous dans le Grand Dérangement de 1755.
Beaucoup d'entre eux, comme tu le sais, ont terminé leur exil en Louisiane. Un autre aspect intéressant de la musique cajun est l'importance des échanges inter-raciaux. En Louisiane, à la fin du XVIIIème siècle, bien avant la guerre civile américaine, existait une tradition d'esclaves noirs libérés. Beaucoup de ces anciens esclaves étaient des gens fiers et cultivés qui ont contribué de façon considérable à élaborer la musique cajun moderne. Des musiciens comme Amédée Ardoin, Canray Fontenot, Bois-Sec, les Frères Carrier, les artistes de zydeco comme Cifton Chenier et bien d'autres, doivent tous être reconnaissants à cette tradition des esclaves noirs libérés. Comme tu peux le voir, le sujet est d'importance. Beaucoup de chercheurs ont publié des choses intéressantes concernant la musique cajun. Et je pense que certains d'entre eux sont plus dignes d'intérêt que d'autres. Au cours des 20 dernières années, j'ai enseigné à de jeunes enfants entre 4 et 13 ans et j'ai trouvé beaucoup de façons d'incorporer à mon enseignement ce que j'avais appris de la musique cajun. J'ai encore des amis en Louisiane avec lesquels je corresponds régulièrement. Je suis convaincu que la musique cajun est très importante dans l'éventail des musiques folkloriques américaines et que sa reconnaissance actuelle aux Etats-Unis est pleinement justifiée. Quiconque apprécie la musique et la culture de la Renaissance française en trouvera un écho étonnant dans certains des accents de la musique cajun.
Mais pour en revenir à mon ancienne occupation de musicien folk, la musique cajun n'a probablement été qu'une diversion, mais une diversion qui m'a appris pas mal de choses et pas uniquement dans le domaine musical.

LGDG : Oui, c'est passionnant, mais revenons à votre carrière de musicien : en 1977, vous renouez avec la musique en groupe en sortant le 33 tours " Roger Mason et les Touristes ". Du blues, du folk, du cajun… encore un disque qui a usé ma platine ! Il y a ensuite " La Vie en Vidéo " (1979), que je ne connais pas, puis plus rien à part vos participations à la musique du film " La Mort en Direct " (1979) de Bertrand Tavernier et à de nombreux disques pour enfants de
1974 à 1984. Lassitude, besoin ou envie de changer de vie ?



Roger Mason :
Commençons par Les Touristes. Je voulais avoir un groupe folk rock. Nous avons essayé d'y intégrer de la musique cajun, de la country et du folk. Nous avons joué des reprises de quelques grands compositeurs
américains comme Steve Goodman, Pat et Virginia Garvey, nous avons joué quelques vieux airs au violon et quelques-unes de mes compositions. C'était très amusant. Tom Pikul était au violon, Claude Samart à la pedal steel et de temps à autre Jean-Yves Lozeach et Marcel Bel à la batterie.
François Leymairie à la guitare, Marty Freifeld à la basse et nous avions trois charmantes choristes : Jeanine Bensasson, Cathy Mothon et Dolly West. Nous étions trop nombreux pour gagner notre vie décemment.
Je venais de me marier, j'avais un petit garçon et un autre allait naître. J'ai été obligé d'arrêter de travailler régulièrement avec Les Touristes pour commencer des tournées en solo ou avec un ou deux musiciens.
De plus, je n'avais pas beaucoup de soutien de la part du Chant Du Monde, du moins pas assez pour un groupe aussi important. Puis, Le Chant Du Monde fut déclaré en faillite et tous les disques que j'avais enregistrés furent vendus aux enchères aux soldeurs du marché aux puces. Aucun des artistes travaillant avec Le Chant Du Monde ne fut prévenu à temps pour réagir. Une secrétaire que je connaissais m'a dit que j'avais 24 heures pour trouver une énorme somme d'argent pour racheter tout mon stock de disques. C'est ce que j'ai fait et j'ai loué un garage pour les entreposer. J'en possède encore quelques uns. Pendant ce temps, Jack Treese, qui était ami avec Jean Michel Caradec nous présenta à lui. Jean-Michel travaillait avec RCA et venait de construire un studio d'enregistrement dans la cave de sa maison de Saint-Cloud. Il a voulu que j'y vienne enregistrer. René Weerner, un violoniste que je connaissais, a convaincu Bob Soquet alors Président de RCA, de m'engager - il lui a fait écouter Le Blues De La Poisse - et c'est ainsi que débuta une nouvelle aventure avec une autre compagnie de disques.
Roger Mason (1980)
Ce disque (La Vie en Vidéo) était très différent de ceux que j'avais enregistrés avec Le Chant
Du Monde. La production ouvait se permettre un budget plus important et je fus aidé par beaucoup d'excellents musiciens. Certains d'entre eux étaient des artistes qui se produisaient sur scène, comme Dewey Balfa, Jean-Jacques Milteau ou Jack Treese. D'autres étaient des musiciens professionnels de studio.
Je n'avais jamais été accompagné par d'aussi bons musiciens. A la même époque, mon ami, le compositeur André Duhamel, m'a demandé de chanter la chanson titre de la bande son du film La Mort En Direct réalisé par Bertrand Tavernier, avec Romy Schneider, Harvey Keitel, et Max von Sydow. C'était, bien sûr, une expérience formidable.
L'enregistrement s'est passé au studio Abbey Road, où les Beatles avaient joué. La musique a été enregistrée par un orchestre symphonique. Je me souviens que je n'étais pas satisfait de la première prise de ma voix. J'ai donc dû demander à tout l'orchestre de recommencer depuis le début. Quelle émotion ! RCA a apprécié ma participation à ce film et cela m'a assuré davantage de crédibilité pour la signature de mon contrat. Ensuite, il y a eu aussi des problèmes avec RCA. Un des titres de La Vie En Vidéo a réellement cartonné : Le Blues Du Corbeau Et Du Renard. Il a figuré au hit parade d'Europe N°1 durant six semaines. Inexplicablement, RCA n'en distribua pas la moindre copie dans les magasins. Ce n'est donc pas surprenant si tu me dis que tu ne l'as jamais entendu. Les ventes totales de La Vie en Vidéo se sont élevées à zéro. Tu dois croire que c'est une histoire ahurissante. C'est aussi ce que j'ai pensé. J'ai donc essayé de découvrir ce qui s'était passé. On
m'a dit que RCA avait reçu, de RCA à New York, un gros budget de production, mais qu'ils n'avaient pratiquement pas un sou pour assurer la promotion. Je ne sais pas si cette explication est la bonne mais ce que je sais, c'est que mon disque ne s'est jamais trouvé en magasin, que j'ai gagné mon procès avec RCA et que Bob Soquet a été mis à la porte deux ans plus tard. Alors, je suis retourné au Chant Du Monde. Il y avait un nouveau Directeur, Philippe Gavardin. J'ai enregistré deux disques pour enfants avec eux : Le Professeur Dorémi et Histoires de Crocodiles. Mais Le Chant Du Monde n'en a pas assuré la promotion. Je possédais encore tous mes anciens disques que j'avais rachetés aux enchères. C'est ainsi que j'ai démarré ma propre compagnie de disques. Par après, la ville d'Arcueil m'a engagé pour travailler avec des enfants dans leur Centre de Loisirs. J'ai élaboré avec eux un projet d'écriture de chansons. Pendant un an, les enfants ont écrit et interprété plus de 60 chansons.
La ville d'Arcueil a construit un studio d'enregistrement au dernier étage de l'ancienne mairie. Nous y avons enregistré un 33 tours (La Lune Qui Rit) sur mon label (Ragtime) qui a été un énorme succès à Arcueil. Mon ami Chris Hayward (qui a écrit l'arrangement de La Symphonie Celtique d'Alan Stivell) en a écrit les arrangements et d'autres amis, comme Jack Treese, John Wright et Jean Jacques Milteau sont venus jouer bénévolement. Pendant cette année, nous nous sommes bien amusés. Et l'année suivante, Arcueil a repris ces chansons et en a fait la base d'une comédie musicale, Moutade à La Fraise, qui a été représentée à guichets fermés au Théâtre d'Arcueil. Mais j'étais fatigué de tirer le diable par la queue. Ma femme et moi avions deux petits enfants à cette époque et quand ma collaboration avec Arcueil s'est terminée, il n'y avait pas beaucoup d'autre travail en vue. Cela se passait en 1984, une année pas trop bonne pour la scène folk en France. J'ai écrit des lettres à une douzaine d'écoles, offrant mes services comme professeur de musique malgré le fait que je n'avais jamais enseigné la musique de ma vie. L'une de ces écoles répondit et m'engagea : Marymount International School, à Neuilly. A 40 ans, c'était la première fois que je me trouvais un emploi à plein temps. Je sautai sur cette chance et j'y ai enseigné la musique jusqu'en 1996. Quand je suis arrive en France, en 1964, je venais d'abandonner l'université. En 1995, mon école a changé de Direction. C'était le moment de changer de cap. Les parents de ma femme et ma mère vivaient aux Etats-Unis et prenaient de l'âge. Nos deux fils allaient commencer la fac. J'ai reçu une offre qu'il était impossible de refuser: travailler à l'université de Miami et obtenir mon doctorat en éducation musicale. J'ai donc emmené toute ma famille et nous sommes devenus des immigrants dans notre propre pays. A présent, mes deux fils ont terminé le collège et sont en route pour faire de leur vie ce qu'ils désirent. Ma femme et moi nous nous habituons au style de vie du Sud en Floride. Mais nous adorons revenir en France et nous essayons de le faire chaque année. J'allais oublier :après toutes ces années, j'ai finalement obtenu mon diplôme du collège ! J'enseigne encore la musique aux enfants, à temps plein, dans une école située à cinq minutes de chez moi.

LGDG : Merci pour toutes ces précisions qui nous informent sur les raisons malheureuses de votre disparition… des bacs de disque ! Et heureux d'apprendre que tout s'est bien passé durant cette absence de la vie " publique " ! Vous dites n'avoir jamais enseigné la musique avant 1984, mais pourtant, vous avez largement aidé à la transmission de votre musique et du finger-picking en publiant avec Steve Waring, dès 1971, des tablatures dans l' " Anti-Méthode de la Guitare Folk ". C'était novateur à l'époque et ça a dû déclencher bien des vocations de " pickers " en France ! Vous avez également publié des tablatures dans les notes de pochettes du LP " Guitare Cajun " et dans de nombreux articles de magazines tels que L'Escargot Folk, Le Guitariste…


Roger Mason :
C'est exact qu'il s'agissait également d'enseignement, même si enseigner chaque jour à de petits enfants est une autre paire de manches. Mais j'ai vraiment appris le finger picking en écoutant des disques. Je me souviens que le titre du premier morceau que j'ai joué était Tangerine Puppet de Donovan. Mon oreille n'était pas assez exercée pour distinguer tous les licks qu'il jouait mais j'avais suivi des cours de solfège au Conservatoire Municipal du 13ème arrondissement de Paris. Ce qui fait que j'étais capable de transcrire ce que j'entendais sur le disque. Je devais écouter et réécouter le morceau plusieurs fois pour y arriver correctement. Une fois écrit, je devais transcrire le tout en tablatures. C'était la façon la plus facile de me souvenir de longs morceaux. C'est de cette façon que je me construisis tout un répertoire: Mance Lipscomb, Blind Lemon Jefferson, Elizabeth Cotten, et aussi Davy Graham, Bert Jansch, John Renbourn et Danny Kalb. Quelques guitaristes sont capables de reproduire immédiatement un morceau après l'avoir entendu une fois. Mon oreille s'est affinée avec le temps et je crois pouvoir le faire à présent. Mais à l'époque, c'était plus facile de jouer d'après les tablatures. Quand j'ai découvert que d'autres guitaristes s'intéressaient au finger picking, j'ai trouvé tout naturel
de publier les tablatures en même temps que le disque.
A ce sujet, il faut se souvenir que les tablatures sont un système très ancien de transcription de la musique. On les utilisait déjà couramment pendant le Renaissance pour transcrire les partitions de luth. Il faut bien se dire que nous, joueurs de finger picking, ne faisons que perpétuer une très vieille et très noble tradition.


Propos recueillis par e-mail par Olivier de Lataillade, du 18 janvier au 7 février 2004 , traduction Georges Lemaire.


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